Rock'n'roll - chant- musique
Blablas au thé

Rock’n’roll !

Petite nouvelle que j’ai écrite dans le cadre du prix littéraire du site « Au féminin » que vous pouvez consulter ici. Le thème était : « Fais ce qu’il te plait ! »

J’ai toujours rêvé d’être une rockeuse.

Je m’imagine assez bien les cheveux savamment décoiffés, le regard charbonneux, les lèvres écarlates. Je porterais une robe sexy et noire — rien de plus rock’n’roll que le noir. Mes bretelles tomberaient avec négligence sur mes épaules couvertes de tatouages colorés. Ma peau serait trop blanche à force d’écumer les bas-fonds glauques et sombres des salles de concert, mon corps, trop maigre, presque fragile, boudant un peu trop souvent la nourriture qui remplit le ventre pour se tourner vers celle de l’esprit. Accompagnée d’une bonne rasade de vodka, cela va de soi.

Je serais toujours dans le flou, mon esprit créatif en ébullition constante. Déphasée aussi, vivant à contre-courant des gens croisés au hasard de mes tournées. De mon public. De mes fans. Ils me regarderaient chanter mon mal-être, m’indigner et dire merde, donner forme à leurs fantasmes les plus secrets, à leurs angoisses les plus enfouies, à leurs désirs les plus brûlants.

Moi, je ne les verrais pas : trop abandonnée, trop possédée, je chanterais, lascive, les paupières mi-closes, accrochée à mon micro et imprimant à mon bassin un balancement presque sensuel, un déhanchement tout en retenue et en douceur. Tout en volupté. Ma voix chaude et grave, un peu éraillée, troublerait les esprits, transpercerait les cœurs, remuerait les entrailles.

Je m’éclipserais juste avant que la lumière ne revienne, un peu gênée par les applaudissements et les éloges, un peu déconcertée par tous ces visages qui émergeraient soudain du néant.

J’aurais adoré. Vraiment.

Au lieu de ça, je suis comptable.

Les chiffres, les tableaux, les graphiques sont mes partitions quotidiennes. Le pianotage frénétique de mes doigts sur le clavier de mon ordinateur constitue la seule mélodie qui accompagne mes journées. Choisir du bleu plutôt que du jaune ou du rouge pour illustrer mes comptes de résultat demeure l’unique fantaisie créative qui me soit autorisée. Mon bureau, sobre, un brin austère si ce n’est la plante verdâtre qui se meurt dans un coin, est la scène qui m’accueille tous les jours. Et mon public… mon public se compose de petites et moyennes entreprises qui me considèrent davantage comme une empêcheuse de tourner en rond que comme leur idole.

« Madame Taque ? C’est à vous ».

Je sursaute, arrachée à mes pensées, avant d’acquiescer dans un sourire crispé.

Aujourd’hui, j’ai décidé d’être une comptable rock’n’roll.

Lorsque je m’avance sur la scène de la salle d’audition, mes mains tremblent. Mais ma voix est ferme quand j’annonce le morceau que j’ai choisi d’interpréter : « Truth doesn’t make a noise » des White Stripes.

La guitare envoie son premier riff : je ne réfléchis plus alors et me lance avec toute la fougue de cette adolescente qui fantasmait devant son écran de télévision, j’oublie mes doutes, mes incertitudes. Ma peur et ma réserve. Je m’oublie. Je laisse enfin s’exprimer celle que je suis vraiment.

Parfois, la vérité fait vraiment du bruit.

Rock’n’roll !

Photo by Jason Rosewell on Unsplash

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