Une petite fille illuminée par un rayon de soleil pour illustrer la nostalgie et la magie de l'enfance
Blablas au rhum

Mon âme d’enfant

La petite fille que j’étais avait fait promettre plein de choses à l’adulte qu’elle allait devenir.

Encore pleine d’idéaux et de paillettes dans les yeux, je me souviens, qu’à l’époque, cela avait été plutôt facile de la convaincre. Je dirais même que mon futur moi adulte était très très influençable. Et très corruptible (deux boules magiques et un roudoudou à la cerise me suffisaient, je n’étais pas exigeante).

Cette petite fille un peu filoute avait même dressé une liste des choses qu’une fois adulte, elle ne ferait jamais subir à ses propres enfants ! La moi adulte avait joyeusement acquiescé, en crachant dans sa main : promis, juré, croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer !

La liste prévoyait à peu de choses près les engagements suivants :

– Jamais, tu n’interdiras à tes enfants de regarder les dessins-animés : quelle que soit l’heure, quelle que soit la durée passée devant l’écran, tu les laisseras se construire des souvenirs avec tous les héros de leur enfance ;

– Jamais tu ne les empêcheras de manger des bonbons : éduquer ses papilles en toute autonomie est une chose très importante ;

– Jamais, tu ne restreindras leur espace de jeux : le parc d’à côté, la place de la mairie pas très loin, le chemin de l’école, en tous lieux, tu leur feras confiance pour se débrouiller et être responsables. Tu ne verras pas le mal partout non plus et tu n’imagineras pas que le monde est envahi de children’s serial killers (je parlais déjà parfaitement anglais à l’époque) ;

– Jamais, tu ne riras des enfants pour des choses pas drôles, surtout quand ils sont très sérieux et qu’il n’y a vraiment vraiment, mais alors vraiment pas de quoi rigoler. Il demande à ce qu’on le « laisse vivre sa vie » à six ans ? Pas drôle. Elle aime les carottes « frappées » ? Pas drôle. Il écrit des « mots d’humour » à son amoureuse ? Pas drôle, du tout, du tout.

– Jamais, tu ne renonceras à tes genoux écorchés : pourquoi marcher pour se rendre d’un point à l’autre quand on peut courir ?

– Jamais, tu n’oublieras les peurs de la nuit et n’accuseras tes enfants de jouer la comédie pour éviter de se coucher le soir.

– La dernière et non des moindres : tu ne deviendras jamais une adulte. Pas vraiment.

Aujourd’hui, je n’aime plus les boules magiques et les roudoudous.

Aujourd’hui, je sais qu’il faut manger six légumes et fruits pas jour. Que les écrans sont néfastes aux enfants de moins de six ans. Aujourd’hui, je suis consciente que le monde est taré. Et parfois, je rigole en écoutant les blablas de mes enfants. Mes genoux sont lisses (enfin sauf quand je me coupe en me rasant) et il m’arrive de maudire ma fille lorsque sa trouille la fait se relever dix fois d’affilée, m’empêchant de regarder le dernier épisode de Vernon Subutex.

Pourtant, j’essaye de ne pas la trahir, cette petite fille. J’essaye de respecter mes promesses autant que possible (je n’ai pas très envie d’aller en enfer, il faut dire). Je fais tout pour ne pas l’oublier.

Je ne veux surtout pas l’oublier.

J’essaye, mais je ne peux pas toujours. Bien sûr, je culpabilise. À chaque fois.

Alors quand je dis non à mes enfants, quand je râle parce que l’on est en retard ou parce qu’il revient tout cradingue de l’école, quand je m’énerve parce qu’elle me coupe la parole sans arrêt, je repense très fort à cette demoiselle à la coupe au bol et aux joues rebondies.

Je la visualise poser sur moi ses grands yeux noisette, pleins de confiance et de certitudes.

Et, parfois – presque souvent – , la petite fille réapparaît.

Elle construit des palais d’or avec du sable mouillé et des dragons de nacre avec des coquillages, elle cache des trésors au creux des racines d’un grand chêne, elle fabrique quantité de guirlandes en papier crépon. Elle saute à pieds joints dans les flaques de boue sans se préoccuper de salir ses vêtements, elle organise des chasses au trésor avec un carnet de post-it, elle ne marche que sur les lignes blanches des passages piétons pour ne pas se faire grignoter les orteils par des crocodiles.

Alors, c’est vrai, elle n’a pas tenu toutes ses promesses. Mais elle a, au moins, respecté la principale : ne pas perdre son âme d’enfant.

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