Zoom sur les pieds d'une funambule
Blablas au thé

Funambule

Elle était là, à se tenir à la frontière, juste sur l’entre-deux.

Je le voyais bien, elle funambulait, un peu hésitante, un peu vacillante, à la recherche d’un équilibre qui lui indiquerait qui elle était et comment elle devait être.

Alors, bien-sûr, elle expérimentait, elle tentait des choses. Elle tâtonnait. Parfois, c’était trop peu, parfois pas assez.

Ce rouge à lèvre écarlate qui éclatait sur sa bouche telle une offrande indécente, elle l’avait piqué à sa mère. Il s’étalait en couches trop épaisses, il filait dans les plis de ses lèvres et s’échappait de leurs commissures en un trait irrégulier. Il lui donnait un air un peu ridicule, comme un clown triste  qui n’aurait pas été triste ; juste boudeur.

Elle avait attaché une partie de ses cheveux en un palmier négligé sur le sommet de sa tête. Sa mèche brune tombait sur son front. Elle avait lu, quelque part, dans un magazine, que cette coiffure était à la pointe de la mode, chic et impertinente à la fois. Pourtant, lorsqu’elle marchait, elle devait balancer de gauche à droite de façon un peu enfantine, presque grotesque, à la manière de la petite fille qu’elle ne voulait plus être.

Elle portait une salopette. C’est pratique, une salopette, quand on ne sait pas exactement qui on est encore : ça un côté juvénile, ça permet de garder un pied dans l’enfance. De ne pas aller trop vite. En même temps, les nouvelles courbes se laissent deviner au-delà du tissu ajusté et qui s’échoue sans doute un peu trop haut sur les cuisses.

Au milieu de tout ça, on ne voyait que lui : son regard. Perçant et frondeur, plein d’une confiance encore pure et intacte, il accrochait tout ce qui passait à portée. Il en disait long, ce regard. Tout ce qu’elle ne savait pas dire avec des mots.

Il clamait : « Hey, regardez-moi, je suis jeune et libre. Je suis au début des possibles. Je ne le sais pas bien encore, mais je le sens, je le pressens au fond de moi, ce super pouvoir qui est le mien et que vous avez déjà perdu sans même vous en rendre compte. J’ai un peu peur de quitter ce que je connais si bien, ce cocon doux qui m’a modelée et qui m’a fait grandir. J’ai un peu peur, mais je suis avide aussi, avide de savoir ce qui m’attend de l’autre côté. Regardez-moi et aimez-moi comme je suis et, même, comme je ne suis pas encore tant qu’à faire ».

Elle était là, à se tenir à la frontière, juste sur l’entre-deux, pas encore complètement femme, plus tout à fait enfant.

Et moi, j’ai soudain eu envie de la prendre dans mes bras et de la réconforter, de la rassurer, de lui dire que, bientôt, ça passerait, bientôt, elle saurait qui elle est. Bientôt, tout serait plus évident et simple.

Je n’ai pas pu, évidemment, je n’ai pas pu traverser le papier.

Alors, je me suis contentée de caresser la photographie avec une tendresse amusée, une indulgence émue ; de celles que l’on réserve à la jeune fille que l’on a été.

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