Amitié entre deux copines au temps du coronavirus - Amitié entre filles
Blablas au rhum

Confinés #3

Elle s’échappe au fond du jardin, en courant, les dents aussi serrées que si elle avait avalé le tube de colle Glu.

De toute façon, c’est toujours pareil, papa ne comprend jamais rien : elle ne fait pas exprès de casser des choses. Elle essaye de faire attention pourtant, mais, elle ne sait pas pourquoi, elle a l’impression que les objets entre ses mains se transforment en sardines à peine sorties de l’eau.

Elle se réfugie tout au fond, près de la barrière en bois, au milieu des bambous qui se dressent, touffus. C’est son coin à elle, « la jungle », comme elle l’appelle. Ce qu’elle préfère, c’est y venir quand le vent souffle, ça fait comme un bruit de vague qui roule et s’échoue sur le rivage.

Elle s’assied par terre et, le dos contre les planches de bois, elle entoure de ses bras ses genoux repliés devant elle.

Elle voudrait se retenir de pleurer, mais elle n’y arrive pas. C’est plus fort qu’elle, elle hoquette, elle sanglote et elle se dit qu’elle ressemble à une otarie qui quémande sa ration de sardines – tiens, encore elles. Cette idée la détourne un peu de son chagrin et elle repense au spectacle qu’elle avait vu, une fois, lorsqu’elle était plus petite, au parc de loisirs. Elle aimerait bien y retourner, mais elle sait que ce n’est pas pour tout de suite. De toute façon, avec le conoravirus, enfin le cororavirus, rien n’est pour tout de suite.

— Tu pleures ?

Ses sanglots s’interrompent instantanément et elle relève la tête, intriguée. La voix vient de derrière la palissade. Elle est fluette, on dirait celle d’une fillette.

— Tu pleures pourquoi ? Tu t’es fait mal ? Si tu veux aller mieux, tu peux lécher ton sang, c’est plein de vitamines !

Elle est un peu bizarre, cette fille, elle ne sait pas trop si elle doit lui répondre. En même temps, ça fait tellement longtemps qu’elle n’a pas eu de copine à qui parler.

— Tu t’appelles comment ? enchaîne la petite voix flûtée. Moi, c’est Juliette.

— Je… m’appelle Louise.

— Tu as quel âge ?

— 8 ans.

— Ah, comme moi ! On est venues chez ma mamie avec ma maman quand ça a commencé. Tu sais quoi ? Attends-moi là, j’ai une idée !

Louise allait bientôt découvrir que Juliette en avait beaucoup des idées, des bonnes comme des moins bonnes d’ailleurs. Des drôles, des farfelues, des effrayantes, des loufoques. Celle-là, en l’occurrence, faisait partie des drôles d’idées un peu effrayantes et qui se révèlent bonnes ou mauvaises selon le point de vue duquel on se place – enfant ou adulte.

À compter de ce jour, Louise se retire dans le fond du jardin, à l’abri de sa jungle, dès qu’elle le peut.

Parfois, elle disparaît plusieurs heures d’affilée. Sa mère la récupère le soir, maculée de terre et des feuilles de bambou sèches plein les cheveux. Pour rigoler, elle l’appelle son petit panda. Ça ne fait pas beaucoup rigoler Louise, de toute façon, maman non plus, ne comprend jamais rien.

Et puis, un jour, ses parents, voulant voir ce que trafique leur fille toute la journée, décident de la surprendre dans sa jungle.

Ils découvrent alors qu’elle n’est pas un petit panda. Ni sa copine, d’ailleurs. Plutôt un genre nouveau de taupes, en réalité, qui ont creusé un tunnel sous la barrière de bois pour se retrouver et jouer ensemble.

Ils n’ont pas vraiment apprécié.

De toute façon, c’est toujours pareil, papa et maman ne comprennent jamais rien.

Photo by 🇸🇮 Janko Ferlič on Unsplash

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