Les premiers émois de l'adolescence en temps de confinement et de coronavirus
Blablas au thé

Confinés #2

Elle n’arrive pas à penser à autre chose. Étendue sur son lit, elle repasse le film des événements en boucle dans sa tête.

C’était la première fois. La première fois qu’elle sentait cette drôle de sensation dans son ventre, comme si une fourmilière géante avait élu domicile au creux de ses entrailles. Elle a trouvé ça… déroutant. Agréable et déroutant à la fois.

Quand il a posé sa main sur la sienne, les malicieuses fourmis se sont affolées : partout, elles se sont dispersées, grimpant le long de sa poitrine, de sa gorge, s’égarant même sur sa langue qui n’est parvenue à produire que quelques vagues (et ridicules) onomatopées, se faufilant jusque dans la pulpe de ses doigts qui, par une curieuse réaction, se sont mis à trembler. Que lui arrivait-il, bon sang ?

Pour penser à autre chose, elle a essayé de regarder ailleurs, ailleurs que ces yeux aussi noirs que des rouleaux de réglisse et qui semblaient l’aspirer dans leurs tourbillons, ailleurs que cette bouche rose qui lui a toujours rappelé les bonbons à la cerise que sa grand-mère conservait dans une boite métallique. Ailleurs.

Mais cette bouche s’est approchée avec une douce lenteur, avec une malice à peine dissimulée aussi, et elle a vraiment cessé de penser.

Quand elle a repris son souffle quelques minutes après, il l’observait, un sourire au coin de ses yeux sombres.

« Je voulais le faire avant la fin du monde » a-t-il dit.

La fin du monde. Pour elle, c’était vraiment la fin d’un monde. La découverte d’un nouveau, surtout. Un monde qui ne serait peuplé que de personnes arborant le même visage aux lèvres cerise et aux yeux réglisse, un monde bloqué dans une faille spatio-temporelle dans lequel ce baiser se déroulerait à l’infini, un monde envahi par des fourmis espiègles.

Demain, elle aura 15 ans. La vie, autour d’elle, est confinée, comme mise sur pause, comme une plongée en apnée, mais pas dans sa tête. Dans sa tête, ça explose, ça vibre, ça grouille, ça déborde. Ça fourmille.

Elle aurait sans doute été gênée si elle avait dû le revoir le lendemain, en classe. Aurait-il fait comme si de rien n’était ? Et elle, aurait-elle osé le regarder en face sans rougir ? Auraient-ils… recommencé ?

Peu importe, elle n’a pas à répondre à ces questions.

Demain, elle aura 15 ans et son imagination n’a jamais été aussi peu confinée.

Photo by Chris Blonk on Unsplash

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