Un rosier de maison de retraite - confinement et personnes âgées - coronavirus
Blablas au thé

Confinés #1

Tous les jours, il se positionne à la même place.

C’est qu’il commence à le connaître par cœur, ce jardin sur lequel il n’avait jeté qu’un vague coup d’œil jusque-là.

D’habitude, il l’observait depuis la fenêtre, à travers le carreau souvent embué de la petite chambre surchauffée.

De là-haut, Il n’avait pas remarqué que l’olivier était si majestueux. Il n’avait pas vu ce rosier non plus. Chaque jour, en l’attendant, il en compte le nombre de boutons, puis de fleurs qui ont éclos. Aujourd’hui, il y en a deux de plus que la veille.

Soudain, le voilage de la fenêtre s’agite deux étages plus haut. C’est le signal, il le sait. Dans quelques secondes, son visage fripé comme du papier chiffonné apparaîtra et ses yeux fatigués d’avoir trop pleuré s’illumineront. Sa bouche, usée par les années, s’étirera dans un sourire.

Depuis que le confinement a été décrété, elle est isolée, toute seule dans sa chambre de 19 m². Prisonnière de cette cage médicalisée, elle n’a même plus le droit d’accéder aux parties communes. Privée de la compagnie de ses voisins de chambre, les seuls contacts humains qui rythment sa journée sont ceux du personnel de la maison de retraite. Elle ne voit que leurs yeux, au-dessus du masque de protection, des yeux parfois cernés, souvent las, toujours bienveillants.

Alors, il a décidé de venir tous les jours. Durant quelques minutes, il égaye sa journée, lui criant des nouvelles des uns et des autres, oui, ça va bien, on touche du bois, on croise les doigts, tout le monde est bien portant pour le moment, satané virus. Lui racontant des anecdotes insignifiantes, en inventant même, Corinne qui a décidé de déménager tous les meubles, le voisin qui tond sa pelouse dès que le soleil est de sortie ou la nouvelle lubie de Camille qui s’est prise de passion pour l’astrologie et dessine le thème astral de chacun des membres de la famille, fichu virus, on s’occupe comme on peut.

Et puis, quand ils ont épuisé la banalité du quotidien réduit à peau de chagrin, ils restent là, sans rien dire, juste à se regarder, juste à sourire. Juste pour être ensemble.

Ils ne se sont pas dit une seule fois qu’ils s’aimaient, mais la démarche du fils, quand il s’en va, est plus légère, moins voûtée, presque aussi enjouée et sautillante que celle du petit garçon qu’il a été, et la maman, elle, a le cœur gonflé, le cœur qui bat un peu plus fort. Ce cœur qui continuera de battre au moins jusqu’au lendemain, à la même heure…

Photo by Jason Leung on Unsplash

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