vue de l'intérieur d'un bus - Enfants - Maman
Blablas au thé

7h54 du mat’

Ce matin-là, dans le bus, j’étais encore dans le flou, dans cet état à mi-chemin entre la veille et l’indolence, dans cette espèce de langueur toute ouatée.

Ce sont ses rires qui m’ont tirée de ma torpeur.

Des rires entiers, lumineux, vivants, de ceux qu’on ne peut entendre qu’en pleine journée, au détour d’une conversation animée ou d’une partie de jeux endiablée, des rires qui remuent et bouleversent tout sur leur passage comme un rayon de soleil vient changer le cours d’une journée pluvieuse.

Ses rires étaient colorés comme des morceaux d’arc-en-ciel.

Forcément, l’inertie n’est pas de mise lorsque l’on se situe dans le périmètre de tant de vie.

J’ai donc renoncé à mon semi-sommeil et ai ancré mon regard et ma conscience sur elle.

Elle n’était pas seule. Je ne voyais que son dos sur lequel dévalaient de longs cheveux encore emmêlés par la nuit, mais je pouvais apercevoir le jeune garçon qu’elle tenait sur ses genoux, face à elle.

Il ne devait guère avoir plus de trois ans et, les jambes de chaque côté des hanches de sa mère, il se blottissait contre elle, les yeux fermés.

Il ne dormait pas pourtant : ses paupières serraient trop fort pour ça, ses petites mains s’agrippaient trop fermement aux manches du manteau de sa mère.

J’ai esquissé un sourire attendri.

Celui-ci s’est élargi quand je l’ai vue picorer des bisous dans son cou, glisser des fous rires dans ses oreilles, faire courir ses doigts dans ses cheveux fins et frisottés comme seuls le sont ceux des bébés.

Bisou sur le front, éclat de rire, caresse sur la joue, chatouille dans le cou, éclat de rire, pluie de baisers sur les yeux, éclat de rire, re-bisou sur le front, sur la joue, sur le bout du nez, éclat de rire, éclat de rire, éclat de rire.

Elle semblait n’être jamais rassasiée de lui, jamais repue, tellement heureuse de le tenir là dans ses bras, tellement joyeuse de pouvoir profiter encore un peu de lui avant la séparation de la journée.

Forcément, un léger pincement est venu tirailler mon cœur et j’ai pensé à mes propres enfants que j’avais déjà déposés à la garderie. J’aurais bien aimé être avec eux, moi aussi, j’aurais bien voulu les câliner comme elle le faisait.

Je l’ai observé, lui, en tentant d’y voir la bouille de mes enfants. Je n’y ai pas retrouvé la même expression, la même lueur, ce quelque chose d’indéfinissable qui pointe dans chacun des mots et des gestes de mes mômes.

De temps en temps, il ouvrait les yeux et adressait un sourire à sa maman. C’était un sourire très particulier, un mélange de douceur, d’amour et de gêne. Puis, aussitôt, il s’enfouissait de nouveau en elle, dans les replis de son manteau, la joue sur sa poitrine. De nouveau, ses paupières s’abaissaient. De nouveau, il s’extrayait au monde qui l’entourait.

Elle, elle continuait de rire et de le dorloter, indifférente à ses yeux fermés, à son besoin manifeste de calme, indifférente aux regards qui se posaient sur elle, parfois bienveillants, le plus souvent suspicieux ou agacés. Indifférente aux autres, à eux, à moi. À tout, sauf à sa bulle dans laquelle elle s’était isolée avec lui.

C’est au moment où elle s’est levée pour sortir que j’ai compris que quelque chose clochait : son geste était trop approximatif, son bras, qui cherchait à atteindre la barre métallique pour se tenir, trop incertain, sa démarche trop fragile et vacillante.

Elle a avancé dans ma direction, sans cesser de se réjouir. Ses pupilles brillaient au-dessus de ses pommettes rosies. Elle tenait toujours son petit dans ses bras et celui-ci s’accrochait fort à elle, très fort, comme s’il craignait de tomber, son visage aux yeux clos reposant sur l’épaule maternelle.

Quand elle est passée devant moi pour sortir du bus, j’ai compris.

J’ai senti son odeur, ce relent à la fois âcre et écœurant, cet effluve nauséabond que l’on ne devrait sentir qu’à l’approche des bistrots, les soirs de fête. J’ai humé ce parfum doucereux, mélange d’alcool et de transpiration et un haut-le-cœur m’a secouée.

Elle est descendue en évitant de peu de trébucher et l’enfant a ouvert les yeux. Un bref instant, nos regards se sont croisés.

Et j’ai su ce que je n’avais pas vu plus tôt dans le visage de ce môme, ce que je n’avais pas réussi à nommer : l’insouciance.

Il était 7h54 du mat’ et la journée avait dû commencer bien trop tôt pour ce petit garçon et sa maman.

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